L’onde de choc de la répression au Chili

Ces chiffres indiquent une répression massive et brutale. Sans être nécessairement le produit d’une politique délibérée, elle n’en demeure pas moins systématique en ce sens qu’elle reflète des patrons récurrents que l’on retrouve du nord au sud du Chili. On est ici très loin de quelques policiers qui auraient réagi de façon disproportionnée ou qui auraient « dérapé ».

*Abajo traducción en español

Depuis le 18 octobre 2019, une large mobilisation populaire secoue le Chili et ébranle les fondements du régime politique tout en remettant en question le modèle économique néolibéral hérité de la dictature de Pinochet.

Malgré quelques annonces et une ouverture liée à la mise en place graduelle d’un processus constituant, jusqu’à maintenant le gouvernent de droite du président Sebastián Piñera a répondu à ces mobilisations principalement par l’usage de la force. Malgré quatre missions internationales d’observation qui ont formulé des recommandations, la répression et les violations de droits de la personne continuent. C’est pourquoi une mission d’observation québécoise a été mise sur pied pour évaluer la situation sur le terrain du 18 au 27 janvier 2020.

Depuis le 18 octobre, on compte près de 30 morts, plus de 25 000 arrestations et des milliers de cas de détention provisoire et autres mesures préventives (interdiction d’accéder à certains lieux ou de quitter le territoire national). Dans son dernier rapport, l’Institut national des droits humains (INDH) dit avoir pu observer 3649 cas de blessure dans les hôpitaux et les centres de santé, incluant 269 mineurs.

Le rapport de l’INDH recense également 405 blessures oculaires, dont 33 éborgnements, ainsi que 842 cas d’usage excessif de la force en détention, 191 cas de violence sexuelle et 45 cas de torture. La majorité des cas est concentrée dans la région métropolitaine de Santiago, mais on en trouve dans l’ensemble du territoire national.

Ces chiffres indiquent une répression massive et brutale. Sans être nécessairement le produit d’une politique délibérée, elle n’en demeure pas moins systématique en ce sens qu’elle reflète des patrons récurrents que l’on retrouve du nord au sud du Chili. On est ici très loin de quelques policiers qui auraient réagi de façon disproportionnée ou qui auraient « dérapé ». Et pourtant, il ne s’agit que de la pointe de l’iceberg.

En effet, les chiffres publiés par l’INDH dépendent de ce que peut observer le personnel de l’Institut. En d’autres termes, ce qui n’est pas observé n’est pas recensé. Or, l’INDH a des ressources très limitées, et dans la plupart des villes son personnel se limite à une poignée de personnes qui doivent à elles seules couvrir les manifestations, les commissariats de police, les hôpitaux et les centres de détention.

De plus, des réseaux d’avocates spécialisées en droits de la personne ont souligné que beaucoup d’arrestations policières n’étaient pas enregistrées. Il n’y a tout simplement aucun registre formel. Enfin, il arrive que des personnes blessées dans le cadre d’affrontements avec la police soient traitées informellement pour éviter d’être arrêtées dans les hôpitaux. L’ampleur réelle de la répression est donc largement sous-estimée.

Onde de choc

Au-delà des victimes elles-mêmes, il y a les personnes qui les entourent et qui font l’expérience d’un effet de ricochet. Par exemple, lorsque notre mission recueillait des témoignages et des informations dans la ville portuaire de Valparaíso, nous avons rencontré Matías Orellana, un jeune enseignant d’éducation physique éborgné par une grenade lacrymogène de la police. Sa vie a chaviré, mais aussi celle de ses amis. Certains qui vivaient ailleurs et qui étaient venus pour les fêtes de fin d’année ont décidé de changer leurs plans pour rester à Valparaíso et l’appuyer.

À Valparaíso, nous avons aussi rencontré Matías Yañez, un jeune de 16 ans, qui, le 20 janvier, a été détenu par quatre policiers qui l’ont violemment battu, jusqu’à lui casser la mâchoire, et l’ont menacé de le jeter à la mer pour qu’il se noie.

Dans un registre similaire, nous avons recueilli le témoignage de la mère et du frère de Nicolás Ríos Verdugo, 20 ans, qui a été arrêté au centre-ville de Santiago le 11 janvier dernier. Battu et menacé de torture et de viol, il est maintenant en détention préventive pour 60 jours. L’arrestation de Nicolás a été filmée par une passante. Sa famille pense que, si ça n’avait pas été le cas, il serait maintenant un détenu-disparu.

Lorsqu’elle nous racontait ce qui était arrivé à son fils, la mère de Nicolás avait le souffle coupé, le regard fuyant, s’arrêtant au beau milieu d’une phrase en retenant ses larmes et demandant à son autre fils de parler à sa place, car elle ne s’en sentait pas la force. Lorsque nous avons fini de recueillir son témoignage, elle nous a serrés dans ses bras, un par un, en nous remerciant et nous demandant de parler de son fils, de faire en sorte que son cas ne soit pas totalement invisibilisé par le gouvernement.

Bien qu’il soit vécu différemment, le traumatisme de la répression est partagé par les proches et se répand dans la société à travers les liens affectifs et sociaux. Pour une personne emprisonnée, battue, abusée, violée, torturée, combien d’autres tremblent-elles ? C’est là que se joue l’intimidation, la peur, voire la terreur, que génère la répression et dont le gouvernement espère qu’elle aura un effet dissuasif sur la population.

C’est pourquoi l’onde de choc que représente la répression va bien au-delà des statistiques. Il faut aussi l’appréhender qualitativement et ne pas se laisser enfermer dans une bataille de chiffres, d’autant plus que la logique des chiffres suppose implicitement qu’un certain seuil de répression est acceptable en démocratie. Or, un seul cas est déjà un cas de trop.

La défense des droits de la personne passe d’abord et avant tout par le rejet de toute banalisation et normalisation de la répression.

* Traducción en español

La onda expansiva de la represión en Chile

Desde el 18 de octubre de 2019, una amplia movilización popular ha sacudido a Chile y ha socavado los cimientos del régimen político, desafiando al mismo tiempo el modelo económico neoliberal heredado de la dictadura de Pinochet.

A pesar de algunos anuncios y de una apertura vinculada a la puesta en marcha gradual de un proceso constituyente, hasta ahora el gobierno de derecha del Presidente Sebastián Piñera ha respondido a estas movilizaciones principalmente mediante el uso de la fuerza. A pesar de que cuatro misiones internacionales de observación han formulado recomendaciones, la represión y las violaciones de los derechos humanos continúan. Por eso se estableció una misión de observación en Quebec para evaluar la situación sobre el terreno del 18 al 27 de enero de 2020.

Desde el 18 de octubre se han producido cerca de 30 muertes, más de 25.000 detenciones y miles de casos de prisión preventiva y otras medidas preventivas (prohibición de acceso a determinados lugares o de salida del territorio nacional). En su último informe, el Instituto Nacional de Derechos Humanos (INDH) dijo que había observado 3649 casos de lesiones en hospitales y centros de salud, incluidos 269 menores.

El informe de la INDH también registró 405 lesiones oculares, incluidas 33 quemaduras, así como 842 casos de uso excesivo de la fuerza durante la detención, 191 casos de violencia sexual y 45 casos de tortura. La mayoría de los casos se concentran en la región metropolitana de Santiago, pero hay casos en todo el territorio nacional.

Estas cifras indican una represión masiva y brutal. Aunque no es necesariamente el producto de una política deliberada, es sin embargo sistemática en el sentido de que refleja las pautas recurrentes que se pueden encontrar del norte al sur de Chile. Esto es muy distinto de algunos policías que pueden haber reaccionado exageradamente o «resbalado». Sin embargo, esto es sólo la punta del iceberg.

De hecho, las cifras publicadas por la institución nacional de derechos humanos dependen de lo que pueda observar el personal del Instituto. En otras palabras, lo que no se observa no se registra. Sin embargo, la institución nacional de derechos humanos tiene recursos muy limitados, y en la mayoría de las ciudades su personal se limita a un puñado de personas que tienen que cubrir por sí solas las manifestaciones, las comisarías de policía, los hospitales y los centros de detención.

Además, las redes de abogadas de derechos humanos han señalado que muchos arrestos policiales no se registran. Simplemente no hay registros formales. Por último, las personas heridas en enfrentamientos con la policía son a veces tratadas de manera informal para evitar ser arrestadas en los hospitales. Por lo tanto, la verdadera escala de la represión está muy subestimada.

Onda de choque

Más allá de las propias víctimas, están las personas a su alrededor que experimentan un efecto dominó. Por ejemplo, cuando nuestra misión recogía testimonios e información en la ciudad portuaria de Valparaíso, conocimos a Matías Orellana, un joven profesor de educación física que fue cegado por una bombona de gas lacrimógeno de la policía. Su vida se puso patas arriba, pero también las vidas de sus amigos. Algunos que vivían en otro lugar y habían venido para las vacaciones decidieron cambiar sus planes para quedarse en Valparaíso y apoyarlo.

En Valparaíso también conocimos a Matías Yañez, un joven de 16 años que el 20 de enero fue detenido por cuatro policías que lo golpearon violentamente, incluso rompiéndole la mandíbula, y amenazaron con arrojarlo al mar para que se ahogara.

En un registro similar, hemos recogido el testimonio de la madre y el hermano de Nicolás Ríos Verdugo, de 20 años, que fue detenido en el centro de Santiago el 11 de enero. Golpeado y amenazado con tortura y violación, ahora está en prisión preventiva por 60 días. El arresto de Nicolás fue filmado por un transeúnte. Su familia cree que, de no ser por esto, ahora sería un detenido desaparecido.

Cuando nos contó lo que le había sucedido a su hijo, la madre de Nicolás se quedó sin aliento, mirando hacia otro lado, deteniéndose en medio de una frase, conteniendo sus lágrimas y pidiendo a su otro hijo que hablara por ella, ya que no sentía la fuerza para hacerlo. Cuando terminamos de tomar su testimonio, nos abrazó, uno por uno, agradeciéndonos y pidiéndonos que habláramos de su hijo, para asegurarse de que su caso no fuera totalmente invisible para el gobierno.

Aunque se experimenta de forma diferente, el trauma de la represión es compartido por las personas cercanas a la víctima y se propaga por toda la sociedad a través de los vínculos emocionales y sociales. Para una persona que es encarcelada, golpeada, abusada, violada, torturada, ¿cuántos otros tiemblan? Aquí es donde entra en juego la intimidación, el miedo, incluso el terror que genera la represión y que el gobierno espera que tenga un efecto disuasorio en la población.

Por eso la onda expansiva de la represión va mucho más allá de las estadísticas. También debe entenderse cualitativamente y no encerrarse en una batalla de números, sobre todo porque la lógica de los números supone implícitamente que un cierto umbral de represión es aceptable en una democracia. Sin embargo, un caso ya es un caso de más.

La defensa de los derechos humanos exige ante todo el rechazo de toda trivialización y normalización de la represión.



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